L’AUTOMNE S’INSTALLAIT…

L’automne s’installait : il commençait à faire froid. Les sœurs parlaient du « grand ménage ». Mère Anne m’expliqua qu’il avait lieu deux fois par an : la semaine précédant la semaine sainte et la dernière semaine d’octobre.

Elle me demanda de nettoyer ma cellule, la cellule voisine (inoccupée) et la salle du noviciat ; ensuite, les sœurs m’aideraient à récurer l’escalier du noviciat et, de mon côté, je ferais avec elles le ménage d’autres pièces. Je procédai aux travaux avec la plus grande minutie : j’enlevai chaises et tables pour les entreposer dans le couloir, nettoyai les plafonds, les lustres et les ampoules, lavai les vitres, brossai le plancher à l’eau de Javel. Les serpillières qu’on m’avait données n’étaient que de vulgaires sacs de pommes de terre. Ils sentaient si mauvais que j’en avais des haut-le-cœur. Nous possédions de véritables serpillières, données par des amis du monastère, mais il était défendu de s’en servir pour éviter de les user. Le nettoyage du noviciat me prit deux jours.

Toutes les sœurs, des plus résistantes aux moins fortes, participaient au grand ménage, chacune accomplissant les tâches convenant à sa santé. Seules en étaient exemptées la mère – qui restait dans son bureau – et la fantasque sœur Catherine.

Ainsi qu’il en avait été convenu, les jours suivants, j’allai aider les sœurs et le même labeur recommençait, monotone, fastidieux, pénible : dépoussiérer, balayer, brosser, laver, essuyer. J’étais épuisée, d’autant plus que les sœurs recommençaient à me harceler : « Tu gaspilles l’eau de Javel, tu utilises trop d’eau, attention au balai-brosse… »

La semaine se passa sans heurts, et ce travail avait l’avantage de laisser l’esprit disponible pour la prière.

Malgré la crasse qui nous couvrait, les sœurs non seulement ne se douchaient toujours pas, mais se moquaient gentiment de moi parce que j’éprouvais le besoin de me changer chaque jour.

Le grand ménage fut terminé pour le 1er novembre, date à laquelle les clarisses revêtent l’habit d’hiver. L’habit est porté de début novembre à fin avril, l’habit d’été – en Tergal – le reste de l’année. À la fin de la saison, le bas des manches n’est plus net. Lorsque, à l’inter-saison – pendant un mois à peu près – une sœur portait un jupon ou un pull supplémentaire, elle ne le lavait pas, se contentant de le passer à l’eau sous prétexte qu’en si peu de temps le vêtement n’avait pas pu se salir… En constatant cela, je ne fus plus étonnée de la commune indifférence devant un bas de manche souillé ou des culottes portées quinze jours. Les sœurs n’avaient droit qu’à un seul mouchoir par semaine ; lorsqu’elles étaient enrhumées, elles le lavaient comme elles le pouvaient, le faisaient sécher et s’en resservaient aussitôt. En qualité de postulante, je bénéficiais d’un régime particulier, mais ce régime cesserait le jour où je revêtirais l’habit.

Au monastère, une seule religieuse, sœur Catherine, était chargée de l’entretien des robes. Il y avait à cela une raison très précise : il s’agissait d’un travail auquel une seule personne pouvait suffire. Or, sœur Catherine ne supportait pas la présence des autres et vivait en marge de la communauté. Elle n’avait pas accepté les modifications apportées au mode de vie monastique par le dernier Concile. Elle préférait vivre à l’écart, ne participant à aucun travail communautaire, psalmodiant ses offices dans sa cellule ou au jardin, n’arrivant à la messe qu’au moment de la communion et en repartant aussitôt ; même sa nourriture, elle la prenait dans sa cellule. Elle fuyait tous les contacts. L’économie était pour elle plus qu’une passion, c’était une raison de vivre, et, pendant toute la durée de sa vie religieuse, elle n’a pas dû gaspiller plus de dix centimètres de fil. Malgré sa situation de recluse, elle ennuyait beaucoup les sœurs, se comportant en véritable tyran, leur recommandant sans cesse de faire attention à leur habit, de ne pas l’user, de ne pas trop serrer la corde pour éviter d’élimer le tissu. Parfois, quand je me trouvais au jardin, elle s’approchait de moi, m’observait en silence de longues minutes, puis se mettait à critiquer ma manière de désherber, de retourner la terre ou de manier les outils. J’évitais de lui répondre, mais elle critiquait ensuite mon jean (en tant que postulante, je ne portais pas encore l’habit) ou mon pull et insistait jusqu’à ce que je lui réplique vivement. Elle se mettait alors en colère, déplorant le fait que les vocations d’aujourd’hui n’aient plus la qualité de celles d’hier. Elle fit si bien qu’un jour, vraiment choquée par ses propos, je décidai d’en parler à notre mère. L’abbesse se contenta de m’affirmer qu’une sœur dans cet état était une très grande grâce pour une communauté, dont elle était en quelque sorte le pilier. Je constatai par la suite que plusieurs prêtres partageaient cet avis.

J’étais cependant étonnée par l’hygiène corporelle de sœur Catherine. J’avais remarqué qu’elle se douchait chaque dimanche entre le petit déjeuner et la messe. Cela la différenciait nettement de la plupart des autres sœurs. Seules les trois plus jeunes, sœur Saint-François, sœur Marie-Véronique et Marie, prenaient une douche tous les quinze jours, les autres se contentant de la toilette sommaire et rapide que je connaissais bien : un coup de gant sur le visage et lavage des pieds une fois par semaine. Je constatai pourtant une exception : lorsqu’une visite était prévue au parloir, les sœurs, sur ordre de l’abbesse, se lavaient et se changeaient avant la rencontre.

Toute toilette dans la cellule ou dans la douche devait se faire dans l’obscurité. Les ustensiles et effets de toilette se réduisaient à une petite cuvette (25 cm de diamètre), un broc, une brosse à dents et un savon de Marseille qui devait durer un an, une serviette et un gant (changés tous les quinze jours). Une fois par an – juste avant l’été –, sœur Marie rasait les cheveux de ses compagnes. Lorsque les sœurs avaient leurs règles, elles disposaient de serviettes périodiques en tissu ; elles les faisaient tremper dans une bassine jusqu’à la fin des règles, puis les séchaient dans leur cellule avant de les donner à laver le jour de lessive.

A l'ombre de Claire
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